Carel In The Morning : À Cité Soleil, Kareen Ulysse veut renforcer l’accès aux soins de santé

Written on 04/04/2025
LA RÉDACTION

Propriétaire et directrice exécutive du Centre hospitalier de Fontaine à Cité Soleil, Gheriane Kareen Ulysse a quitté les États-Unis pour s’engager pleinement dans le projet lancé par son père dans l’un des quartiers les plus précaires de la capitale haïtienne. Invitée ce jeudi 3 avril à l’émission “Carel In The Morning“, elle est revenue sur son parcours, les défis rencontrés dans la gestion de l’établissement et ses ambitions pour le pays.

« Mon père et trois autres personnes ont lancé ce projet dans les années 1991 pour résoudre un problème sanitaire qu’ils ont constaté dans la zone », déclare-t-elle. « Mais lorsque l’insécurité commence à mettre le bâton dans leurs roues, les autres gens ont abandonné le projet tandis que mon père a décidé de poursuivre son chemin contre vents et marées parce qu’il jugeait que le centre était une source d’espoir pour les habitants du quartier », ajoute-t-elle.

Gheriane Kareen Ulysse

Âgée de 34 ans, Kareen Ulysse n’envisageait pas initialement une carrière dans le secteur médical. « Quand j’étais à l’école classique dans la commune de Pétion-Ville, un jour, j’entendais des enfants qu’on tabassait parce qu’ils ne savent pas leurs leçons. Cela m’a vraiment bouleversé, et dès lors j’avais décidé de poursuivre mes études supérieures dans la science éducation », raconte-t-elle. Partie aux États-Unis en 2004, elle y a obtenu une licence et un master dans le domaine éducatif qu’elle convoitait.

C’est en 2018, lors d’une visite à sa grand-mère hospitalisée au Centre hospitalier de Fontaine, qu’un membre du personnel l’a invitée à faire le tour des installations. « En visitant, j’ai remarqué que le laboratoire et la pharmacie ne fonctionnent pas bien. Après ce constat, je voulais juste collecter des fonds pour pallier ces problèmes », souligne-t-elle. Son implication s’est ensuite intensifiée, en partie en raison de l’âge de son père. En janvier 2018, elle fonde une organisation au nom du centre.

« Même si je m’assure que le centre fonctionne parfaitement bien, il y aura toujours un problème dans la communauté puisque les habitants n’aient pas assez de moyen pour subvenir à leurs besoins sanitaires. Et si les gens ne peuvent pas payer les frais, je ne pourrai pas payer mes employés en retour. Voici les raisons pour lesquelles je l’ai fondée », explique-t-elle. Une réforme administrative a été introduite au sein de la structure. En mars 2021, elle reçoit une certification en amélioration de la qualité de la santé mondiale à l’université Harvard.

Carel Pedre

En octobre 2022, elle décide de s’installer de manière permanente en Haïti. Jusque-là, elle faisait des allers-retours pour suivre le fonctionnement de la fondation. Elle confie avoir un lien particulier avec son père. « Durant l’année 2022, la montée des violences a causé beaucoup de pertes en vies humaines, et ça n’avait pas de sens. Puis, je ne voulais pas être l’une des diasporas qui pense qu’ils savaient mieux, et je pense que pour réaliser quelque chose je dois être présente pour bien maîtriser le terrain », affirme-t-elle.

À partir de ce moment, elle reprend officiellement son poste de directrice exécutive au sein de cette structure à but non lucratif. Selon elle, une erreur fréquente chez plusieurs personnes qui souhaitent s’impliquer dans le développement du pays est le manque d’étude du contexte local. « Elles n’effectuent pas des recherches sur le marché, ne prennent pas assez de temps pour comprendre de quoi il en est et ils pensent que leurs positions aux États-Unis peuvent leur faciliter la tâche », insiste-t-elle.

Très présente dans les activités du centre, elle cumule au départ plusieurs fonctions, notamment celles liées à la gestion administrative et aux ressources humaines. Elle considère qu’il est difficile de constituer une équipe entièrement opérationnelle dans ce contexte. Aujourd’hui, même si elle occupe uniquement le poste de directrice exécutive, elle reste active au quotidien. « Je file toujours des coups de pouce à mes employés, soit en les aidant à mettre des matériels de santé dans les dépôts », confie-t-elle.

« Les gens me demandent tout le temps pourquoi je suis présente dans le centre. Je veux qu’ils sachent que la majorité de mes collaborateurs ont environ deux ans d’âge de plus que moi, donc leurs proches s’inquiètent autant pour eux que les miens. De plus, je ne voulais pas être comme les entrepreneurs haïtiens qui s’assoient dans leurs bureaux à respirer de l’air fraîche sans se soucier de leurs employés », affirme-t-elle.

Elle tente de maintenir un équilibre entre sa vie professionnelle et sa vie familiale. Sa mère, restée aux États-Unis, se montre souvent inquiète, tout comme son père, bien qu’il exprime de la satisfaction quant au chemin parcouru. Son fils, lui, cherche à comprendre les raisons de son engagement.

Face à l’insécurité, elle mise sur des stratégies d’adaptation. « Notre stratégie, c’est de savoir où investir dans la communauté. Depuis 1991, la majorité de nos employés n’ont pas d’autres opportunités. Entre 75 et 80 % de notre personnel ont juste à traverser une rue pour arriver dans nos locaux, ce qui nous permet d’être toujours en fonction », explique-t-elle. Elle ajoute que le centre hospitalier soutient aussi la formation de jeunes de la communauté : « Nous faisons en sorte de payer l’éducation pour de jeunes enfants afin d’éviter des grossesses prématurées, et aujourd’hui nous avons dans nos rangs des infirmières et docteurs que nous avons contribué dans leurs formations. »

Carel Pedre Et Gheriane Kareen Ulysse

Elle revient tout juste d’une tournée dans sept villes américaines pour développer des partenariats. Elle indique avoir séparé la gestion de la fondation de celle du centre hospitalier. L’objectif : s’assurer que les fonds destinés au fonctionnement du centre soient directement alloués à leurs fins.

Regardez l’interview complète de Carel Pedre avec Kareen Ulysse sur la chaîne YouTube de Chokarella ci-dessous

Par Youbens Cupidon © Chokarella